La parentalité

Mon bébé ne fait pas ses nuits, vais-je mourir d’épuisement ?

2 juin 2017

[Temps de lecture : 8 mn]

Voilà, je dois confier mon problème à mon lecteur qui lui-même m’a confié son problème : non, je n’ai pas de solution pour que Bébé dorme la nuit.

Après avoir eu un enfant qui ne dormait pas, nous avons pensé opportun de mettre au monde deux ans plus tard un autre Enfant-qui-dort-pas, alors que le précédent ne dormait toujours pas. Résultat pour nous, cinq bonnes années consécutives à ne pas “faire” une seule nuit complète.

Comme vous pouvez voir, je suis encore là mais j’ai vraiment cru crever. Vous pensez que je m’en suis remise huit ans après ? Que je suis zen à présent envers mes charmants enfants adorés quand ils viennent toquer à la porte de la chambre en me disant qu’ils ont fait un cauchemar ? Nan. Au contraire tout me revient à la tronche dans ces moments-là et j’ai juste envie de me venger sadiquement de ce qu’ils m’ont fait subir. Empathie ZÉ-RO, je ne suppppporte plus qu’on me gâche une seule de mes précieuses nuits. Je suis devenue la Mrs Hyde ou la Louve-Garoute de la nuit.

Comment garder patience en étant à l’écoute alors que toutes les fibres de mon corps se souviennent ?…

Rétrospective. Ça faisait à peine dix jours que, jeune et vaillante, j’allaitais la nuit mon premier bébé, et je pensais déjà mourir d’épuisement. Je m’amuse au souvenir de cette fois-là où mon mari et moi nous étions réveillés en sursaut en cherchant notre petit partout dans notre lit sans pouvoir se rappeler de ce qu’on en avait fait : “-Tu sais où il est ? -Non ! -Tu l’as remis dans sa chambre ? -Ben j’crois pas ! -Oh mon Dieu…” et nous fouillions paniqués au fond des draps, avant de constater qu’il dormait à poings fermés dans son berceau. [Mode Automate-totalement-à-l’ouest OFF] Ah on a des ressources sans même le savoir…

Ma pédiatre avait profité de mon ignorance de jeune maman pour me signifier qu’il était temps, à trois semaines, de le laisser crier selon une méthode de chronométrage de temps de hurlements et de non intervention : -“Soyez forte et ne cédez pas, Mademoiselle, il va vous faire tourner en bourrique sinon, ils sont malins ces bébés.” (Oui c’est bien connu ils sont tapis au fond des bois et n’attendent qu’une chose, nous sauter à la gorge) Certes il a été dressé illico et ne nous a plus jamais dérangés la nuit. Affaire réglée.

Notre deuxième enfant, arrivé quatre ans plus tard, s’est lui aussi mis à faire ses nuits à force de pleurs sans réponse : même si j’avais viré les techniques à la con, je lui avais bien fait comprendre que mon Dieu, après 3 mois de nuits entrecoupées, Maman et Papa avaient décidé de ne plus venir le voir aussi souvent qu’il réclamait. Zut hein, c’est qui les parents ici ?

Les difficultés ont donc commencé à la naissance de notre troisième, lorsque je me suis mise aux périlleuses lectures comme “Au cœur des émotions de l’enfant” d’Isabelle Filliozat : une fois le livre lu, je n’ai plus jamais pu faire semblant de ne pas savoir que mon bébé avait des émotions même quand je voulais dormir, car les miennes, d’émotions, avaient été bien remuées en me forçant à fouiller dans mes propres souvenirs d’enfance… Mes tripes se mirent désormais à faire crouic-crouic de pitié au premier appel de mon rejeton. Et j’ai su, si je ne l’avais pas encore remarqué (hum), qu’il ne faisait pas exprès de pleurer pour m’emmerder : il avait juste un besoin à combler et l’exprimait ainsi.

Enfin bon, de toute façon, allaiter mon troisième plusieurs fois par nuit depuis 6 mois, ma foi c’était pas mal pratique. Ce petit avait l’air totalement terrifié chaque soir depuis sa naissance, malgré microkiné, ostéopathe, homéopathe, exploration de piste gastro-œsophagienne…mais une tétée blotti contre Maman calmait tout …Ok, pour 30 minutes seulement mais c’était déjà ça. Car…Ouiiiiin, ça recommençait à peine j’avais réussi à me rendormir. Je n’ai pas noté combien de fois par nuit il hurlait, je crois que j’ai voulu enfouir ces infos sous le grand chêne centenaire du parc voisin, une mamie grabataire posée dessus.

Un an plus tard, la situation était toujours la même. Veilleuse, lampe de chevet allumée, couloir allumé, porte grande ouverte, il ne s’endormait pas sans que son papa reste à la porte à chanter toujours la même chanson (une composition originale sur base de tracteurs de toutes les couleurs), en essayant de reculer progressivement pour arriver à s’éclipser dans le couloir au bout de trois quart d’heure. Je m’assoupissais souvent assise par terre dans sa chambre, mon bambin au sein. Soirées de merde. Les tensions ont vite monté dans le couple, et nos nuits étaient emplies de disputes, épuisés et à fleur de peau. Ses hurlements ne s’arrêtaient parfois qu’une fois dans le jardin à regarder les étoiles à 2h30 du mat’. Normal.

Sa petite sœur, Miss Couettes, est arrivée avec les mêmes angoisses nocturnes (j’ai creusé la piste des inconscients familiaux qui se manifestent la nuit). Nous restions encore cramponnés à l’idée qu’il FALLAIT absolument que chacun des enfants dorme dans son lit dans sa chambre, non pas parce que nous étions contre le “cododo”, mais parce que notre chambre était notre dernier bastion de domaine privé, d’espace de liberté et d’existence autonome, après des journées “enfants scotchés à moi sans pouvoir être posés” et un travail à responsabilités pour le papa. Nous avions essayé de lui donner un doudou, elle le refusait… jusqu’à ce qu’elle en adopte enfin un très efficace : notre main. Juste dommage qu’il ait fallu que notre corps entier y soit quelque peu attaché. Le cauchemar continuait.

Rien que d’y penser je ressens encore son petit gratouillis tirant sur le bout de peau juste entre le pouce et l’index, sans s’arrêter une seconde. Jusqu’à ce que je pleure en silence de désespoir, de découragement qu’elle s’endorme enfin, de ras le bol de sentir cette petite pince, entrave à mon bien-être et à mon repos vital. Ouf ça y est elle ne bougeait plus. Je passais quelques délicates secondes à retirer touuuut doucement sa main de la mienne, puis à me retourner touuuuut doucement pour tenter de me relever touuuut doucement pour regagner ma chambre…et là, clic, une latte du plancher faisait un bruit quasi imperceptible et Miss Couettes pleurait en me suppliant de rester. Je revenais auprès d’elle la boule dans la gorge et je recommençais le rituel. Je dormais de plus en plus souvent à ses côtés sur un matelas. J’aurais donné ma collection de crevettes en or massif si j’en avais eu une, rien que pour savoir ce que ça faisait de dormir une nuit d’un seul trait, revivre, ne plus appréhender l’arrivée du soir et le considérer enfin comme un moment de détente absolue pour reconstituer mes forces.

Son frère pleurait et la réveillait, lui se réveillait quand elle pleurait, et on se retrouvait le papa et moi chacun avec son enfant à calmer, toutes les nuits.

Pas de sieste possible, les chiens voisins aux voix très stridentes aboyaient pour une feuille qui bouge.

Nous avons bien sûr expliqué à nos enfants notre besoin de sommeil, et je ne sais par contre si nous avons un jour vraiment cherché à écouter ce qu’ils avaient à nous dire là-dessus. Les questions maladroites “Mais qu’est-ce que t’as, à la fin ? ?” en pleine prise à leur désarroi nocturne ne pouvaient mener bien loin. Nos familles nous conseillaient de laisser pleurer, qu’ils étaient bien assez grands, et du coup nous ne nous résolvions pas même à les leur confier juste une nuit afin de souffler.

Je me souviens qu’une nuit parmi tant d’autres, alors que nous avions l’impression de subir une véritable torture et de mourir d’épuisement à chaque réveil en sursaut, mon mari m’a tendu Miss Couettes que j’ai mise au sein et s’est dirigé machinalement… vers la chambre de nos grands de 8 et 12 ans en me disant : “je vais chercher les autres !”  …Euhhhhh, mon mari, ça t’ennuie si je n’allaite que notre dernier bébé ? Pas sûre que les ados auraient été contents de se faire réveiller en pleine nuit pour téter. [Mode Zombie OFF- Le retour]

Que penser du fait que je dorme chaque nuit avec mon mari alors que je suis adulte et censée être autonome, et qu’un bambin soit obligé de dormir seul dans une pièce alors que quelques mois plus tôt toutes ses fibres physiques et émotionnelles en construction étaient mêlées à celles de sa mère ?

Notre troisième enfant a fini par accepter sa petite sœur dans sa chambre tous les soirs et nous avons commencé à mieux dormir. Nous les retrouvions le matin sur le pas de notre porte couchés tous les deux sur une couverture tirée de leurs lits. J’ai d’innombrables photos de ma fille dormant à même le carrelage les fesses en l’air un peu partout dans le couloir.

Que penser de tout ça ? Faut-il en conclure hâtivement qu’être à l’écoute des émotions de notre enfant conduit à en devenir esclave ? C’est un travers à ne pas prendre qui nécessite de la vigilance, en restant attentif aussi à nos propres besoins.

Faut-il en conclure hâtivement que laisser pleurer son bébé de trois semaines sans lui répondre mène à des nuits paisibles ? Certes, on pourrait. Cela nécessiterait de rester insensible à la détresse qu’il ressent, à son besoin d’aide des personnes en charge de lui, lui dont le cerveau ne sait encore se raisonner et le corps se mouvoir comme il le voudrait. Cela nécessiterait de réprimer ses instincts naturels qui consistent à garder son enfant le plus près possible contre soi pour lui assurer sécurité, chaleur et affection et resserrer le lien d’attachement. Pouvons-nous mesurer aujourd’hui les conséquences de ce laisser-pleurer sur mes deux premiers enfants ? Je n’ai pas mis en place d’étude comportementale les concernant, ni même réussi à déterminer scientifiquement s’ils battaient Matthieu Ricard au palmarès des enfants les plus heureux du monde, ou les plus malheureux.

Faut-il en conclure hâtivement que personne n’a de solutions et que c’est absolument normal qu’un enfant dorme par bribes ? Oui je pense. Faut-il en conclure hâtivement qu’on va y laisser notre peau ? Euh je crois bien aussi. C’est à prendre au sérieux. Je me demande si nous avons pris la mesure de l’urgence vitale pour nous, qui aurait nécessité une action en urgence pour nous venir en aide.

Nos deux plus jeunes enfants, où en sont-ils de leur sommeil maintenant (8 et 10 ans) ? Ils collectionnent les tubes de granules homéopathiques anti-cauchemar / dorment lumières éclairées et porte grande ouverte / à deux dans une chambre malgré une tentative d’éjection de Miss Couette par pré-ado qui finalement l’a suppliée de revenir / il faut qu’il y ait du bruit dans le salon juste à côté et si possible qu’on parle fort / et notre troisième enfant déclare sans cesse que dormir est une totale perte de temps complètement inutile. Je soupçonne seulement maintenant un gros reflux interne de Miss Couette et elle est sous traitement. Qui sait combien d’années nous sommes passés à côté ? Et nous avons découvert leur haut potentiel qui chez eux s’accompagne de fonctionnements neurologiques compliqués.

Notre problème était-il une question d’autorité sur leur sommeil, de “serrage de vis” à effectuer, ou alors une souffrance quelconque, y compris physique que nous n’avons pu détecter et traiter ? Y aurait-il eu problème proprement dit si nous avions vécu dans une culture différente, qui aurait eu pour norme de dormir tous ensemble sans même se poser la question ? Sommes-nous en droit de fixer une autonomie nocturne chez l’enfant ?

Je me dis que la question n’est pas là, mais plutôt : que faire lorsque selon toute vraisemblance, le système familial en place ne fonctionne pas ?

Aujourd’hui avec le recul, je crois que j’aurais sacrifié la chambre parentale pour y faire un dortoir partagé, avec un immense matelas. Car avoir son espace à soi justifiait-il autant de souffrances collectives ? Pouvais-je trouver un autre endroit pour un espace à moi, ou à un autre moment de la journée ?

La famille est un petit échantillon de la société, du monde, de la planète. Et si on modifie un de ses éléments, tout le reste se modifie, en négatif comme en positif. Il s’agit donc de trouver un équilibre. Je pense qu’un vrai “conseil de famille” peut être à tenter, où tout le monde a son espace de parole, même lorsque l’enfant ne sait pas encore bien parler, sans jugement et sans être contredit. On se réunit à froid, on parle du sommeil, des difficultés et des souhaits de chacun, et on écoute les premiers concernés : comment vivent-ils l’endormissement, de quoi ont-ils besoin pour être rassurés, comment faire quand papa et maman n’ont plus envie d’être disponibles ? etc etc… Ainsi nous pourrions arriver à un accord provisoire, modifiable à souhait, modulable selon les succès ou échecs de l’aménagement décidé, en sachant que cet accord sera remis en jeu dès que quelqu’un constatera qu’il ne convient plus assez bien.

Le système familial se devrait d’être en perpétuel mouvement, une expérimentation individuelle et collective quotidienne, tout comme le couple.

Quand quelque chose ne fonctionne pas, c’est un signe, à mon sens, que le message d’un des acteurs du système n’a pas été compris ou suffisamment pris en compte. Sachons nous y attarder.

Quitter la position du parent qui impose pour avoir la paix, c’est laborieux certes, mais on enrichit profondément nos interactions familiales, en encourageant notre enfant à prendre sa place d’acteur en toute autonomie, et surtout, chose essentielle, on respecte leur individu.

Sur ce, je vous laisse car Il faut dormir vite pour rattraper le sommeil perdu. (Bertrand Vac)

EM

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