La parentalité | Regards sur soi-même

Faut-il attendre un diagnostic, pour enfin respecter nos enfants ?

21 mai 2019

-Punaise mais mon dernier je ne le supporte plus ! Il tient pas en place à table, il renverse son verre, il parle tout le temps et s’énerve si on l’interrompt, je lui dis de mettre ses chaussures et il va les porter dans la machine à laver, sérieux, la machine à laver, pfff, parfois je me demande s’il lui manque pas une case à ce gosse… Évidemment à l’école c’est la galère absolue, il écoute rien, il fait n’importe quoi ! Il est puni pourtant, mais rien à faire, je sais pas ce qu’il va devenir, va vraiment falloir qu’il se calme, la maîtresse a dit qu’elle n’allait pas le supporter jusqu’à la fin de l’année.

-Oh mais tu es sûre qu’il n’est pas TDAH ? Tu l’as fait tester ? Le mien c’était la même chose, qu’est-ce qu’on a pu se fâcher, il nous faisait tourner en bourrique. Mais depuis que la neuropsy l’a détecté, ça va beaucoup mieux.

-Ah il est devenu calme ?

-Non, mais on sait qu’il ne fait pas exprès, alors on accepte plus de choses. Et on a eu une réunion avec la maîtresse, elle a été très réceptive aux conseils de la psy, il est même revenu de l’école avec le sourire l’autre jour…

Pourquoi, mais pourquoi nous faut-il une bonne excuse pour accepter nos enfants tels qu’ils sont ?

On passe en général son enfance à essayer d’être comme les autres, à être accepté.

Si tu attires l’attention par quelque chose considéré comme négatif ou bizarre, tu es observé de travers, mis à part, moqué. Bonne chance. Du coup il faut être comme je ne sais pas qui l’a décidé. Qui l’a décidé d’ailleurs hein ? Qui a dit qu’il fallait être jolie quand on est une fille et avoir les sourcils fins, qui a décidé qu’il fallait être plus grand qu’une fille quand t’es un mec, et dire des gros mots ? Qui a décidé qu’il fallait être drôle, ne pas avoir d’acné, savoir répondre à la prof et s’en foutre de se faire punir, pour être populaire ? Non vraiment, une petite timide à lunettes maigre comme un clou qui reste dans un coin de la cour, c’est pas intéressant, et ça fait rire.

Et puis on grandit, et puis parfois on arrive à travailler sur soi, petit à petit, à force d’expérience, à force d’observation, à force d’efforts et de fatigue, pour finalement entrer enfin dans la norme et passer inaperçu. Ouf, on y est arrivé. Alors parfois on regrette, parce que du coup on ne nous voit plus, alors on décide de redoubler d’efforts pour se démarquer du lot, qui à coup d’humour, qui à coup de grande gueule, qui à coup d’artifices féminins. Et ça y est, on a un « groupe », le saint Graal. Parfois même on est à la tête du groupe : la consécration. Oh on a bien changé, la petite fille réservée est devenue une meneuse…

Et puis un jour, le diagnostic tombe. Un psychiatre a confirmé ce qu’on sentait en nous depuis de très longues années : on est neuroatypique, comme on dit. Merde, il y avait bien une raison à ce que je sois bizarre et à part. Mais qui suis-je ? Est-ce que j’ai fait semblant toute ma vie ? Est-ce que je pourrais envisager d’être moi-même à présent ? Je ne sais pas qui est ce moi-même. Est-ce qu’on va m’aimer si je me révèle ? Je vais désormais désapprendre ce que j’ai eu tant de mal à apprendre, parce qu’à présent j’ai le droit d’être acceptée comme je suis, j’ai le droit à l’indulgence : je suis diagnostiquée.

Ce précieux papier devient un passe-droits, une excuse, un baume au cœur : laissez-moi vivre libre, j’ai un diagnostic !

Toi tu n’en as pas ? Ben non, pas d’aménagement possible pour toi à l’école, alors, non non la maîtresse toi ne te laissera pas te reposer dans le coin bibliothèque quand tu sens que tu as trop de bruit. Tu n’auras pas le droit de changer de place malgré le soleil qui tape sur ta peau, parce que tu peux bien supporter ça. Elle te traitera d’idiot quand tu ne comprends pas l’énoncé, parce que tu n’as pas de diagnostic. Les enfants riront de toi quand tu te replieras dans la cour tout seul les mains sur les oreilles. Ils ne t’aimeront pas, parce que tu t’énerves facilement si quelqu’un ne respecte pas les règles du jeu que tu as mises en place. Ils te trouveront saoulant parce que tu ne sais pas parler d’autre chose que des planètes du système solaire qui te passionnent.

Si tu avais un diagnostic, la maîtresse aurait demandé l’attention des élèves en te tenant doucement par les épaules pour expliquer à tous ton fonctionnement et comment te respecter. Papa et Maman auraient arrêté de te hurler dessus et de t’envoyer dans ta chambre quand tu verses du ketchup pour la énième fois sur ton t-shirt. Ta sœur aurait respecté ton besoin d’être seul devant l’écran de ta console pendant que tu joues. Ta mamie aurait arrêté de te juger mal élevé parce que tu refuses son bisou.

Parce que tu aurais un diagnostic. Mais tu n’en as pas. Alors tu dois être comme les autres. Qui eux non plus ne sont pourtant pas comme les autres et aimeraient mieux être respectés pour qui ils sont, parce qu’on est tous uniques et que l’enfant “normal” n’existe pas.

La vie, c’est pas facile, alors tu dois faire des efforts pour faire ce qui te déplaît et te fatigue, manger ce qui te dégoûte, arrêter de faire ce que tu aimes parce qu’on a décidé que ce n’était plus l’heure.

Avez-vous remarqué comme on peut se sentir contrarié si une personne agit de manière déroutante dans une foule, jusqu’à ce qu’on comprenne qu’elle a “un problème mental” par exemple ? Là on se met à sourire avec gentillesse, à faire comme si son comportement ne nous dérangeait plus. Et lorsqu’une voiture de sport se gare à l’emplacement réservé aux personnes handicapées, le rouge nous monte aux joues jusqu’à ce qu’on constate que le conducteur a bien sa carte d’invalidité sur le pare-brise.

Il nous faut, on dirait, des circonstances atténuantes pour faire preuve d’indulgence envers les autres.

Et notre enfant a bien du mal à recevoir de la gentillesse s’il est “difficile”, on cherchera plutôt à le mettre au pas, pour qu’il “se prépare à la vie”, jusqu’à ce que peut-être, un jour, par hasard, un diagnostic lui tombe dessus et qu’il ait gagné ainsi le droit que son bien-être soit respecté sans jugements, remplaçant le projecteur autrefois braqué sur ses défaillances, par de la bienveillance.

Notre enfant a pourtant ses raisons de ne pas pouvoir avaler certains aliments, notre enfant a ses raisons de ne pas comprendre un énoncé simple, notre enfant a ses raisons de piquer une immense colère parce que l’étiquette dans son dos le gratte, notre enfant a ses raisons de ne toujours pas savoir faire ses lacets après qu’on lui ai montré dix fois, notre enfant a ses raisons de regarder en boucle son film préféré qui parle des étoiles pendant tout le week-end.

J’aurais envie de vous dire : “et si nous considérions chaque personne autour de nous comme ayant un diagnostic attestant de son incapacité à faire quelque chose” ? Est-ce que cela nous aiderait à donner du crédit aux difficultés qu’il manifeste, plutôt qu’à les passer outre parfois avec violence ?

EM

  1. J’aime et j’adhère entièrement…sauf que parfois le parent est lui aussi énervé et très fatigué ! Mais tout bien réfléchi, il est plus facile de gérer une situation dans la bienveillance que dans le conflit, et tout le monde y gagne. A mon avis les adultes ont du travail sur la planche pour se transformer mais ça vaut la peine, déjà pour eux-mêmes et ensuite pour notre entourage.

    1. Coucou bienvenue 😉 . Tout à fait, et c’est justement ce qu’on développe sur ce blog et le livre : apprendre à entendre ce qui se passe en soi pour ne pas attendre que la cocotte-minute pète et savoir le dire aux autres, même et raison de plus quand on est fatigué. Par cet article je veux dire qu’on a tendance à excuser beaucoup plus un comportement d’un enfant quand la science nous convainc qu’il ne le “fait pas exprès”, et c’est dommage.

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