La parentalité | Regards sur soi-même

L’amour parental : un amour inconditionnel ?

28 février 2019

[ Temps de lecture : 9 mn ]

Voilà quelques temps que je me trouve confrontée sur les groupes Facebook à un sujet qui m’interpelle : l’amour inconditionnel des parents envers leur enfant. Et ça me titille. Et je me questionne.

Car ce qui en ressort c’est qu’on DOIT aimer son enfant quoi qu’il arrive, qui qu’il soit, quoi qu’il fasse, et quoi qu’on en pense. On DOIT même s’en convaincre au point de nier ses propres envies et besoins. Renoncer à soi pour honorer le petit être qui nous est confié, à plus forte raison qu’il est indispensable et vital pour le bébé de recevoir soin, attention et amour pour vivre.
Creusons un peu.

Je me retrouve toujours le cœur meurtri quand j’entends un parent dire “je ne t’aime plus” quand un enfant fait une bêtise.
Ne plus aimer son enfant ? Et ne plus l’aimer parce qu’il a fait quelque chose qui nous déplaît ?
La formulation me semble sous-entendre un chantage affectif dans le but de corriger un comportement chez cet enfant. On sait vous comme moi que le parent qui a prononcé cette phrase a priori l’aime toujours et qu’il lui manque en fait simplement des outils de communication pour exprimer réellement ce qui lui déplaît et pour recevoir les émotions que cet enfant a exprimées par ce comportement désagréable. Mais l’enfant ne le sait probablement pas, lui, et entend un désamour de son parent, avec toutes les conséquences qui viennent avec sur sa construction personnelle.

“Je ne t’aime plus” veut probablement dire “je me sens blessé par tes paroles”. On serait tellement plus en paix je pense dans un monde de personnes outillées en communication respectueuse.

Mais, et si… et si vraiment le parent ne l’aimait plus ou pas (en dehors de la “simple petite bêtise”) ? En aurait-il le droit ? Sujet tabou dont on nie l’existence ? J’ai envie de lever un coin du voile.

Je connais des familles où les difficultés relationnelles sont si intenses et insupportables, que si on leur gardait leurs enfants pendant 6 mois d’affilée sans qu’ils les voient, pas sûre qu’ils les réclament à la fin du délai [humour glauque]. Je crois que la fatigue de parent peut pousser très loin le besoin de recentrage sur soi et par là-même de rejet apparent de son enfant et le découragement d’être piégé dans une situation dont on ne sait comment sortir.

Et là ces parents entendent parfois : « mais tu es fatiguée, tu sais, c’est normal que tu n’en puisses plus avec les nuits que tu passes…et le grand qui vous mène la vie dure sans cesse ! Mais ne t’inquiète pas, tu es une maman et une maman ça a un cœur plein d’amour ! L’amour donne toutes les forces nécessaires ! »

Oui, peut-être. Ou pas. Une maman c’est un individu comme un autre, qui a besoin de considération, de respect, de partage pour ressentir de l’amour. Qui a besoin de trouver en l’autre des choses plaisantes, qui la comblent, qui la nourrissent, qui l’émerveillent, de recevoir un reflet positif d’elle-même dans les yeux de son prochain. C’est souvent le cas avec le bébé, qui nous donne de l’amour au travers de milliers de petites choses simples, pour ceux qui aiment leurs petites cuisses potelées, leur sourire la tête en biais d’un regard tout coquin, leurs efforts la bouche en rond pour sortir le plus attendrissant des “heuuuu”, la bonne odeur de leurs petits cheveux doux comme du duvet de poussin. Le bébé est si chouchou qu’on se doit de l’aimer aux yeux de tous. Combien de jeunes parents en détresse se taisent à cause de ce présupposé ?

Bébé à peine sorti de son ventre, une mère est censée se sentir remplie d’un amour immense pour lui. Vous imaginez si on vous présentait un homme inconnu pour que vous le preniez comme mari et que vous deviez immédiatement ressentir la même chose ?

On envisage mieux qu’avant que l’instinct maternel puisse éventuellement être un mythe, et pourtant si la mère ne le ressent pas, on l’observe, on étudie son comportement, on veille du coin de l’œil et on s’inquiète. A juste titre, il en va de la survie de l’enfant parfois, quelqu’un doit prendre soin de lui, ça c’est sûr, mais peut-être peut-elle le faire malgré tout sans être forcée de l’aimer ? On peut apporter beaucoup d’aide à une personne âgée dépendante par exemple, sans pour autant ressentir de l’amour pour elle.

Dans la plupart des cas, la maman n’osera dire à personne qu’elle ne ressent pas d’amour pour ce nouveau-né. Elle pleurera de ne pas se sentir normale, ou de se considérer comme un monstre et on dira qu’elle est en dépression post-partum. Si ça ne passe pas assez vite, hop chez le psy, médicaments, parce qu’elle pleure sans arrêt.

Madame est-elle en dépression parce qu’elle ne ressent pas d’amour pour son enfant ? Ou est-elle en dépression parce qu’elle sent que tout le monde attend d’elle qu’elle l’aime à tout prix ?

Si on acceptait son sentiment comme légitime et non tabou, quelle sorte de soutien pourrait-on envisager de lui apporter, un plus adapté sans doute ?

Pourrait-on même peut-être éviter les violences qui auraient déboulé à force de s’en vouloir à elle, d’en vouloir à ce bébé qu’elle pourrait considérer à un moment donné finalement comme la cause de son mal-être ?

Je pense que le bas âge est une étape initiatique incroyable : si je survis au manque de sommeil, si je survis à ses vomis sur mes habits cinq fois par jour, si je survis au mal de seins à en pleurer lors des innombrables tétées, si je survis aux décibels de ses hurlements incessants, à mes douleurs de dos de ne pas pouvoir le poser deux secondes, si je survis à nos disputes nocturnes avec son papa, si je survis à renoncer à moi-même, tout en aimant toujours cet enfant, je serai alors peut-être vraiment une Maman.

Est-ce que traverser des épreuves ensemble resserre les liens d’amour ? Souvent oui. Mais perso j’aime mieux aimer dans la joie, dans le bonheur quotidien. Et c’est pas facile avec un bébé. C’est fou d’ailleurs comme la légende perdure : les amis qui viennent nous rendre visite plein de fleurs et de cadeaux, les félicitations et les embrassades émues, la famille qui s’attendrit devant cette petite merveille (je m’inclus dans le lot hein, je ne peux m’empêcher de fêter la venue de cet être avec effusion), avec tout de même parfois un petit clin d’œil : « et les nuits ? » auquel on répond d’un immense soupir désespéré, accueilli d’un « ah c’est un passage difficile, ça va passer ». C’est tout ce qu’on accorde aux parents comme droit d’expression politiquement correct au sujet de leurs difficultés liées à l’arrivée de ce bébé.

Pour moi, l’amour c’est une rencontre. Ça naît, ça grandit, ça se modifie, ça prend une forme ou une autre, et ça s’entretient. Beaucoup beaucoup d’entretien, le chemin d’entretien se doit à mon sens d’être grandement plaisant, on ne peut simplement courir après sa finalité (« ouf on s’aime encore »).

Pour aimer quelqu’un que je n’ai jamais vu avant, je ne sais pas vous mais moi j’aurais besoin d’apprendre à le connaître en le côtoyant, de découvrir qu’il partage beaucoup de choses avec moi qui sont importantes dans ma vie, de sentir qu’il m’apporte énormément et que je comble moi aussi ses besoins, qu’on se soutient mutuellement et s’intéresse chacun à l’autre, bref qu’un équilibre se crée entre nous qui nous fait ressentir au quotidien du bien-être.

Est-ce un amour “conditionnel”, sous conditions donc ? Probablement. A moins qu’on souhaite « prendre sur soi » toute sa vie en supportant le pire de la personne avec qui on vit, en annihilant nos propres envies et besoins, en se laissant par exemple piétiner et insulter voire battre, maltraiter. Je ne suis pas sûre que l’amour inconditionnel soit très sain vu sous cet angle. Cesser d’aimer quelqu’un qui me maltraite ou avec qui je ne me sens pas heureuse est une conséquence naturelle et saine de protection de soi.

L’amour inconditionnel me paraît très teinté du chemin de croix judéo-chrétien de renoncement de soi et d’esprit de sacrifice, et il ne me semble pas permettre à chacun de prendre sa propre responsabilité sur le maintien de la relation. Il arrive qu’on le ressente néanmoins de manière toute naturelle pour ses enfants par un lien viscéral inexplicable, et c’est mon cas personnel, et je pense que cela ne devrait pas être imposé à tous comme étant la norme. Le vrai sujet me semble plutôt : comment respecter suffisamment mes propres besoins pour que je puisse m’occuper de ce petit être avec tout le soin nécessaire et ainsi peut-être permettre à la rencontre en cœur à cœur de se faire ?

Mettons déjà en place en priorité les conditions environnementales nécessaires pour le bien-être et la confiance en lui du parent : relais par la famille, les nounous, soutien de nuit, aide pour gérer le ménage, pour faire couler un bain au parent épuisé, faire les repas, valorisation des compétences nouvelles du parent, non jugement, etc…

L’amour est-il le sentiment d’être bien ensemble (qu’on entretient ou pas), ou bien est-il un lien profond indestructible quoi qu’il arrive ? Je pense que chacun peut répondre pour soi. Et chaque réponse sera légitime, totalement, puisque ce sera la sienne propre.

Pour moi un parent et un bébé ce sont avant tout deux âmes qui sont dans ces corps et ces lieux précis. Il se peut que l’amour ne soit pas là ou pas encore là. Mais on habite ensemble, on ne peut pas couramment demander d’échanger le paquet contre un mieux. Ont-ils choisi consciemment d’avoir ces parents-là ? Avons-nous choisi consciemment de vivre avec ces enfants-là ? On a parfois choisi d’en avoir, des enfants, mais peut-être pas ceux-là, pas comme ça. On les rêvait comme ci ou comme ça, et finalement ils n’y correspondent pas, on ne ressent pas cette joie qu’on avait projetée sur eux.

Le cadre familial est donc très particulier, car pas forcément le plus naturel pour que l’amour y soit d’emblée, et sans conditions. Et pourtant c’est le seul cadre où on l’exige.

Je pense qu’il y a beaucoup de mises en scènes autour de cet amour familial, filial et parental. Mais dans le secret des confessions des réseaux sociaux ou des cabinets des psycho-praticiens, on sent bien que c’est pas toujours la même. Les parents osent parfois avouer qu’ils ne savent plus s’ils ressentent de l’amour pour leur enfant. Parce qu’il n’est pas tel qu’ils le souhaitaient, ou parce que c’est plus fort qu’eux, quelque chose ne leur plait pas en lui. Parce que son comportement les blesse chaque jour, les épuise, les révolte, qu’ils se sentent tellement piétinés dans leurs propres besoins, dans leur légitimité-même de vivre libres et pour soi. Encaisser les comportements désagréables n’amène pas à ressentir une envie d’être avec l’enfant. La colère est trop présente, à chaque instant, ils ont le sentiment que l’enfant les pousse à bout. « Je ne peux plus le voir », entends-je parfois. Et j’écoute, sans juger, parce que je crois qu’on a tous eu cette pensée un jour ou l’autre pour notre enfant « atypique », ou au comportement débordant, éreintant, ingérable. Dites-leur à ce moment-là, à ces parents, qu’ils se doivent d’aimer leur enfant, et vous verrez peut-être des regards fermés et des larmes aux yeux, ou alors vous les entendrez se révolter : « bien sûr que je l’aime ! C’est mon fils ! Mais j’en peux plus moi ! J’aimerais aussi être respecté ! »

Doit-on aimer un époux qui nous traite mal ? Tout le monde répondra « non » et conseillera même de fuir au plus vite. Mais si la maltraitance est ressentie comme venant de l’enfant, ah ce n’est pas pareil. Il n’est pas mature alors on accepte. Lui, on devra même se forcer à lui faire un câlin après une crise où il nous a traitée de méchante en nous balançant ses jouets dans la figure, pour ne pas être une mauvaise mère qui abandonne son petit. Mais il est possible d’être sincère avec ce qu’on ressent au fond de soi sans heurter l’enfant, car il ne s’agit pas toujours de non-amour, tout comme un enfant qui hurle « je te déteste » déteste en fait le sentiment qu’il ressent suite à une attitude particulière. Un enfant finira par remarquer tout comme notre époux, que s’il nous tape et nous hurle après toute la journée, nous ne supportons pas cela sur le long terme la bouche en cœur, et que son attitude impacte directement nos ressentis et nos envies de communion avec lui ensuite. Qu’on a bien plus envie de rester enfermée dans notre chambre que de risquer de se confronter à tout ce qu’on a supporté jusqu’à présent. L’enfant ne le fait pas exprès (tout comme le mari violent) : ce sont des enchaînements d’émotions difficiles qui le submergent brusquement et le font agir, et qui n’ont parfois que peu à voir avec la situation initiale mais qui sortent en réaction viscérale et non calculée suite à une grande souffrance intérieure soudaine.

A mon avis c’est là que les compétences de communication et la connaissance de soi sont primordiales pour nous-mêmes et pour notre enfant. Voir son âme derrière, l’aider à détecter ce qui se passe en lui caché sous une forme violente, et qu’il peut apprendre à dire en peu de mots pour se sentir mieux plus rapidement que par des pétages de plombs intenses.

L’accompagner vers la recherche de cet équilibre fragile entre le respect de ses propres besoins et ceux des autres, pour que tout le monde soit pris en compte.

Et cela passe selon moi indéniablement par le respect de soi-même en tant que parent, qui n’est à mon sens pas inclus dans la notion d’amour inconditionnel. En tout cas c’est comme cela que je le ressens. L’amour s’entretient, chaque jour. Il ne doit pas pour autant devenir une monnaie d’échange, de chantage, de menace ou de récompense.

Il ne s’agit pas de négliger son enfant qu’on ne supporte plus, mais de savoir reconnaître plut tôt en soi les sentiments qui nous envahissent et savoir quoi en faire afin de ne pas en arriver à ne plus le supporter.

Il s’agit selon moi d’entretenir l’amour par une relation chaleureuse qui sous-entend que chacun met un peu du meilleur de soi dedans. La plupart du temps . Car on ne peut pas exiger d’y parvenir tout le temps. Mais l’intention déjà est importante.

Je pense qu’il est primordial de ne pas cacher à notre enfant les émotions qui nous assaillent suite à son comportement, sans l’en rendre responsable, en insistant sur le fait que ces émotions nous appartiennent, afin qu’il puisse choisir aussi d’en tenir compte et d’adapter progressivement son mode de communication afin d’entretenir lui aussi l’amour au sein de la famille, ou du moins la bonne entente.

Doit-on aimer parce que le lien du sang nous l’ordonne ? Ou choisit-on d’aimer ?

Pour moi la vie de famille est agréable quand il y a de l’harmonie, du calme, des rires, des échanges, du soutien. J’aime aussi par principe toute âme qui s’est invitée dans ce cercle étroit, comme je vous l’ai confié plus haut. Je crois que ce qui m’a toujours soutenue dans cet amour, c’est de considérer mon enfant comme une âme pleine de sagesse qui vient à ma rencontre et a des choses à me dire. Et cette beauté de la magie de la vie m’a toujours fascinée. J’ai donc cherché à connaître cette âme, à être en lien avec elle, à entrer en contact avec cette dimension supérieure de l’être humain. Même au travers des colères, des mauvais moments, des fâcheries et parfois des violences des enfants, je m’applique à voir derrière, à lire les messages cachés, et je vous invite à essayer de le faire, cela change beaucoup de choses en soi et dans les relations. Je travaille sur ce que ces attitudes difficiles me renvoient de moi-même, pour devenir la meilleure version de moi-même, parce que j’en ai envie et que je le choisis. Non pas parce que je DEVRAIS les aimer inconditionnellement car je suis leur mère.

Et si les relations sont difficiles, parfois impossibles, j’apprends de mes pas sur ce chemin et je reste en paix parce que c’est parfois aussi le choix de l’autre que de ne plus m’aimer et qu’il me faut l’accepter.

Vidéo “Mon enfant me crie après, que faire ?”

Vidéo “Accueillir la crise d’un enfant neuroatypique”

 

EM

  1. Pour moi l amour inconditionnel est au delà de tout ça, c’est aimer tout, les êtres vivants, la nature, la Vie, sans condition. A partir du moment où l’on réserve notre amour à notre famille, il y a une condition : ce doit être la famille. C’est un sentiment pur et puissant difficilement atteignable en tant qu’être humain.
    Néanmoins pour revenir aux enfants, à mes yeux ma fille je l’aime et l’aimerai toujours quoiqu’elle fasse, quand elle me dit qu’elle me déteste, je ne ressens pas de désamour, je sais bien qu’elle ne fait qu’exprimer une émotion. Et à la limite je m’en fiche qu’elle m’aime ou non : je l’ai apportée sur cette terre, quoiqu’il arrive je suis là pour elle. Je n’attends pas d’elle la même chose. Ça n’empêche absolument pas de poser mes limites, quand elle est insupportable je m isole comme je peux. Et pourtant croyez moi que c’est pas facile au quotidien, je ne m épanouis pas du tout en tant que mère et si c’était à refaire, je passerais mon tour.

    1. Bonjour, “Passante” 🙂 . J’ai aimé dans ce que tu dis : l’amour inconditionnel que tu exprimes pour toutes choses sur Terre. Ta façon de voir est intéressante, merci pour ton partage. Je suis touchée par le “si c’était à refaire (être mère ?), je passerais mon tour”. Tu as moyen de créer les choses pour que cette condition que peut-être tu subis, puisse être épanouissante, j’ai le bide qui se tord en t’imaginant accepter une situation qui pour toi est douloureuse. N’hésite pas à nous contacter pour aller vers cela en coaching si tu as envie que ça évolue.

  2. Cet article est tellement déculpabilisant.
    Je pense, comme toi, que l’amour n’est pas inconditionnel, et qu’on ne peut jamais promettre son éternité. Choisir d’aimer c’est simple mais ça demande du travail de continuer d’aimer. Nietzsche en parle dans un de ces livres. Il dit qu’on ne peut promettre un amour éternel. On ne peut promettre que des actes.
    Merci encore pour cet article. Je me sens beaucoup moins oppressée.

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